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Chronique d'un travailleur "social"

Il y a déjà de ça cinq ans, j'écrivais un article sur la perte de sens de mon métier. Aujourd'hui, plus qu'une perte de sens, on y voit la perte de l'humain, caractéristique première de cette profession d'assistant-e social. Cette perte de sens, qui conduit à cette perte d'humanité, est progressive. Elle est perçue différemment selon les lieux d'exercices, et n'est pas uniquement liée au métier d'assistant-e social : des éducateurs et éducatrices, des personnel-le-s soignant-e-s, des animateurs et animatrices font le même constat.

 

Un parcours professionnel riche d'expériences...

Mon parcours professionnel est riche de 11 ans (3 ans de formation et de stages, 8 ans d'emploi à temps plein). J'ai travaillé dans plusieurs types de structures, qu'elles soient associatives, ou qu'elles fassent parti de la fonction publique. Je n'ai jamais été fonctionnaire à proprement dit, car j'étais toujours contractuel. J'étais donc soumis aux mêmes devoirs qu'un fonctionnaire, mais pas aux mêmes droits, notamment en terme d'avancement, de salaire...

Sans compter mes trois années de formation, j'ai bossé en tout et pour tout six ans dans des fonctions publiques, toujours à échelon 1, et deux ans dans le privé, en secteur associatif. La différence entre les deux? En fonction publique j'étais peu reconnu ; dans le privé, mon salaire a bondit miraculeusement car on prenait en compte mon ancienneté dans le métier. Dans le public, j'étais contractuel en CDD ; dans le privé, j'étais en CDI. Dans le public, j'étais assistant social ; dans le privé, j'étais éducateur de rue : peut-être que la différence de reconnaissance réside ici...

 

Mes premières expériences dans le public étaient dans la fonction publique territoriale. J'étais, ce qu'on appelle communément, assistant social de secteur, ou assistant social "polyvalent". Ce dernier terme, il faut l'entendre par le sens donné par le Larousse "polyvalent : qui offre plusieurs usages possibles.". Et c'est vraiment cela. On servait (et mes collègues servent toujours) à traiter toutes les problématiques : de la protection de l'enfance, à la dette de loyer, à l'insertion professionnel, aux demandes de mesure de tutelle... J'avais en charge au moins une centaine de famille, appelée des "dossiers". J'étais payé, pendant quatre ans, à l'échelon 1, c'est-à-dire à peu près 1400€ net de salaire de base hors primes. Je n'avais pas le droit d'accès aux comités d'entreprises avant un certain temps de travail. Je n'avais pas le droit à un complément de salaire en cas d'arrêt maladie. Je n'avais pas de notation ou de plan de formations, ou un truc très limité. Mes collègues me disaient "tu es contractuel, il faut te taire, ou tu sauteras." ; et ma hiérarchie me le faisait bien sentir.

Bref, c'était un milieu épanouissant hein ? Tellement épanouissant que j'ai fait trois département différents, pour voir si l'herbe était plus verte ailleurs. Sur mon premier département, j'étais en remplacement. On bossait les jours de ponts, pendant que toutes les autres structures municipales et caritatives étaient fermées. Il n'y avait aucune possibilité de donner des bons alimentaires par exemple. Et ce qui devait arriver arriva... un gars pas content de ne pas avoir de bons alimentaires a renversé un bureau devant moi. Mon second département est là où je suis resté le plus longtemps. J'avais des collègues géniaux, mais le côté "polyvalence" me pesait. Je suis parti pour me rapprocher de mon domicile et, quelques semaines après avoir écrit ici que "le social c'est la crise", j'ai fait un joli burnout de six mois.

A cette période, le constat était déjà là. Ce métier m'usait, m'épuisais et avait beaucoup d'impact dans ma vie personnelle. Je me suis lancé dans l'écriture, et j'ai commencé à raconter mon histoire dans cet article qui évoque le burnout.

 

J'ai eu besoin d'un temps de pause d'un peu plus de xis mois. Je suis ensuite parti en associatif, en tant qu'éducateur de rue. Ce poste me convenait mieux, j'y étais reconnu. Il ne faut pas rêver : un arabe de cité scié mieux en tant qu'éducateur qu'assistant social... c'est beaucoup plus dans la norme.

Ce poste m'a vraiment plu. Je bossais avec une équipe géniale, que je remercie encore ici. On pouvait avoir des débats de fonds avec son équipe, s'engueuler ouvertement avec sa hiérarchie sur des questions éthiques, sans que cela ne pose de problèmes car le respect mutuel existait. Je ne suis toujours pas d'accord avec certaines choses, mais cela ne m'empêchera pas d'apprécier cette structure et mon travail là-bas. On m'a donné l'opportunité de faire des formations. On a reconnu mon ancienneté professionnelle par le salaire, et on m'a permis d'évoluer sur le plan salarial et sur le champ des compétences.

J'en suis parti, parce que mon projet de vie familial me faisait m'éloigner géographiquement de la région, et parce que je voyais poindre les premiers signes d'une réorientation professionnelle. Même si j'appréciais ce boulot, il commençait à avoir de l'impact sur ma vie privée. Au-delà des horaires (travail du soir, les vacances scolaires, les week-ends, des absences de mon domicile sur plusieurs jours), je voyais des "situations" partout où j'allais. Vu que j'habitais moi-même en quartier dit populaire, les jeunes de mon quartier me voyait un peu comme un adulte référent, car j'étais un des rares à leur parler et à leur dire quand ça allait ou quand ça n'allait pas.

 

Puis nous sommes partis hors de la région Parisienne et là, les choses se sont corsées. Pour trouver un taff ici, il fallait souvent le permis. J'ai fini par trouver un poste, en fonction publique encore une fois, en tant que contractuel. J'étais dans le soutien aux victimes de violences, et je faisais un boulot principalement de protection de l'enfance et de la famille.

C'est à partir de là que les choses ont de nouveau dérapé. J'ai fait six mois sur ce poste. J'étais peu accepté en tant que professionnel, mais aussi en tant qu'homme. J'avais un franc parlé qui ne collait pas, à tel point que j'ai eu le droit à de la diffamation me concernant. J'ai laissé couler, sur conseil de mes supérieurs.

Comme j'avais des ambitions futures d'évolution de carrière, que ma hiérarchie directe était au courant, et qu'un poste se libérait, j'ai postulé. Je ne voulais pas au départ, car j'estimais ne pas avoir assez d'expérience et de connaissance de l'institution. Ma hiérarchie m'a incité à postuler, louant mes qualités. J'ai été pris sur un poste de cadre, peut-être pour me sortir du service où je travaillais, peut-être aussi pour mes qualités professionnelles et humaines. J'y suis resté quatre mois. Ce fut des mois riches d'expériences en tout genre. J'ai travaillé avec la direction, je bossais sans compter mes heures, je travaillais le soir et le week-end compris, parfois même pendant mes jours de congés, et de manière très volontaire. Tout au long de cette expérience, au demeurant très enrichissante, on m'a demandé "d'attirer de l'empathie" sur moi pour "coller un peu plus aux codes". J'ai fait "une erreur d'appréciation" qui m'a coûté le poste. J'ai bossé le lundi, même si on me demandait de ne plus intervenir sur un secteur précis. Le mardi, on m'a demandé de reporté tous mes rendez-vous à une date ultérieure en attendant une "réunion de bilan". J'ai eu cette réunion le mardi à 14h pour "faire un bilan" et à 14h20, j'étais "muté" ailleurs, dans un service ne relevant pas de mon domaine de compétence principal qui est la protection de l'enfance. On m'a dit à ce moment qu'il fallait que "j'ai un peu plus de maturité professionnelle pour coller aux codes essentielles de cette institution". Racisme à peine voilé, même s'il est sous-couvert de mots tels que "bienveillance". C'était au retour des vacances d'été. Les choses s'étaient décidé pendant mes congés, alors même qu'on m'avait appelé sur mes repos pour me parler de la reprise. La suite logique... mon médecin m'a arrêté!

 

La violence fait partie de ce corps de métier, pas la bienveillance

Tout au long de mon expérience d'assistant social, la violence a fait partie intégrante de mon quotidien. Il y avait la violence institutionnelle, avec des ordres et des contres ordres ; la violence des "usagers" parfois ; la violence de certaines situations tellement prenantes qu'elles bouffent la vie ; la violence de certain-e-s collègues qui agissent sans solidarité aucune ; la violence hiérarchique qui conçoit le management comme étant une technique d'approche comme une autre.

 

Revenons sur ces différents types de violences.

  • La violence institutionnelle : on sait dès notre formation qu'elle existe. On nous l'inculque même comme étant un paramètre à prendre en compte. Les choses peuvent évoluer très vite et donc l'ordre donné au départ peut changer en fonction des objectifs institutionnels. Cela se passe partout, dans le public ou dans le privé, en secteur associatif ou en fonction publique territoriale, ou en entreprise. 

  • La violence des "usagers" : elle est inhérente à ce qui se passe dans la société.  Si les moyens sont diminués pour accompagner les personnes, les personnes deviennent violentes car, institutionnellement, on est violent avec eux. Réfléchissons. Nous sommes nous-mêmes "usagers" de certaines institutions et certaines choses peuvent parfois nous pousser à bout.

  • La violence des "situations" : Nous y sommes également préparés dès notre formation. Malgré toute la "distance professionnelle" que l'on peut avoir, malgré les techniques que chacun-e d'entre nous avons pour "fermer la porte", certaines situations peuvent être prenantes. Pour ma part, j'en ai deux en tête sur lesquels je me pose toujours la question de "est-ce qu'on aurait pu intervenir autrement?" et "qu'est-ce qu'ils/elles sont devenu-e-s?". C'est peut-être la partie la plus difficile de notre profession et le côté "prenant" et étouffant de l'ensemble des métiers qui travaillent avec l'humain (policier, soignants, travailleurs sociaux, médico-sociaux...).

  • La violence de l'environnement de travail et hiérarchique : elles sont liés, principalement à cause du système de management. On dirige le secteur social comme on dirige une entreprise, avec des objectifs, des injonctions financières. C'est notre système qui veut ça. Mais le management, qui devait être humain au départ, est devenu quelque chose où on vous fait penser que vous êtes important pour arriver à l'objectif qu'on souhaite vous fixer au départ. Dès qu'on prend conscience e cela, ça devient plus compliqué. Vous me direz que c'est pareil dans tous les corps de métier. Peut-être. Mais dans les autres professions tertiaires et commerciales, agricoles même, on sait qu'on bosse pour que la boîte pour laquelle on bosse fasse des bénéfices. Dans le social, ou chez les soignants, on fait ce qu'on fait pour accompagner les autres et pas pour répondre à des objectifs financiers pour l'institution pour laquelle on travaille.

 

La fin d'un cycle ?

En commençant ma formation, j'avais déjà peu d'illusions sur ma profession. J'ai connu des travailleurs sociaux dans ma vie personnelle, que ce soit des éducateurs ou des assistants sociaux. Je connaissais un peu les limites qu'ils/elles avaient. Mais je ne connaissais pas le système de l'intérieur. Je l'ai découvert pendant mes stages, puis pendant mes expériences professionnelles. J'ai compris que ce milieu était un reflet minuscule de ce qui traversait la société : des personnes sympas, des personnes égocentriques ou égotiques, des personnes xénophobes, des personnes empathiques et solidaires, des ambitieux...

Puis, la violence dont je parle plus haut et dans d'autres articles m'a traversé et a fini par m'envahir. Pourquoi ai-je choisi ce métier ? Pourquoi devrais-je continuer à travailler dans ce secteur ? La violence dont j'ai été victime durant toutes ces années a fini, je crois, de nourrir la désillusion qui se créait petit à petit en mon fort intérieur. Les derniers épisodes ont été le clou qui finira peut-être par se détacher pour que je reprenne une vie professionnelle normale. Il se peut que je change de profession, que je fasse une réorientation professionnelle.

Pour celles et ceux qui veulent bosser dans le social, réfléchissez-y bien. Mon expérience n'est qu'une expérience toute personnelle. Cependant, beaucoup de collègues expriment la même chose, avec des propos différents comme "écrire pour et sur le travail social" ou "éducateur, ce métier impossible". Si on ne se poste pas la question du management institutionnelle, on finira par faire que les travailleurs sociaux soient des techniciens, où des gens servant à faire de l'occupationnel, et non des professionnels qui réfléchissent avec éthique et responsabilité, quitte à déranger le fonctionnement institutionnel et les ordres parfois problématiques.

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* En raison du devoir de réserve et du secret professionnel qu'il m'incombe légalement de respecter, je ne donnerai ici aucun nom d'institution pour lesquels j'ai pu travaillé.

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