Il y a quelques semaines déjà, j'entendais l'humoriste Yassine Bellatar qui déclarait "aujourd'hui, on a l'obligation de s'engager en tant que citoyen". Sa phrase est révélatrice d'un état d'esprit général dans notre génération de trentenaires, issus des cités, dit "issus de l'immigration" alors qu'on est né de mariages mixtes ou issus de la deuxième voir de la troisième génération. Ces propos sont particulièrement vrai me concernant, de par mon métier, mon mariage multiculturel, mon histoire personnelle, politique et familiale.

Issu d'un papa immigré Tunisien et d'une maman Normande ; né dans un quartier HLM sur les hauts de Rouen et vivant son enfance dans d'autres quartiers HLM autour de Rouen ; vivant son indépendance en périphérie Parisienne dans la commune sensible de Vitry-sur-Seine ; en vie de couple non loin d'un autre quartier HLM au nord de l'Essonne ; propriétaire d'un logement dans un autre quartier HLM du centre-Essonne ; puis débarqué à Bordeaux dans un quartier dit "populaire" ; père de famille ; travailleur social depuis bientôt 7 ans : tel est ma vie.

Cette condition sociale, ou mes origines d'enfant "issu de", mon handicap, mon métier, m'ont presque obligé à m'engager en tant qu'homme (au sens masculin du terme) dans une militance en association et en politique.
Très jeune déjà, j'ai acquis, un peu par moi-même, une certaine conscience politique et humaniste. J'ai flirté avec le milieu islamiste qui commençait à faire son apparition dans le quartier où je vivais à Sotteville-Lès-Rouen. L'année de ma seconde a été le moment pour moi de rencontrer des camarades féminines qui, du jour au lendemain, ont décidé de porter un habit dit "traditionnel musulman". Elles qui se baladaient ouvertement en débardeur et en habit dit "normaux" ont radicalement changé de thème en quelques semaines. Les fréquentations lycéennes n'y étaient pas pour rien. Pour ma part, j'ai pu également me promener avec un habit traditionnel Tunisien, pendant une petite période de recherche de moi-même. Je ne m'y suis très vite pas retrouvé, parce que les discours autour de moi étaient trop tranchés, trop sectaires, trop communautaristes.
Au final, après beaucoup de péripéties, je suis devenu assistant social. Pendant ma formation, il fallait déjà montrer, deux ou trois fois plus que les autres, son ouverture d'esprits. On se forge une personnalité, une manière d'être, une façon de faire. Cela s'est confirmé pendant mes différentes expériences professionnelles, mise à part celle d'éducateur de rue. En effet, notre société apprécie beaucoup plus de voir un "rebeu de cité" éducateur qu'assistant social, peut-être parce qu'il est "parmi les siens" en tant qu'éduc' de rue.
Notre société post-coloniale, qui n'a toujours pas fait le travail historique et l'histoire de conscience nécessaire suite à la décolonisation, a encore beaucoup de difficulté à percevoir une personne portant un prénom à consonance musulmane comme un citoyen à part entière. Cela explique peut-être l'échec de la marche pour l'égalité des années 80 et le remplacement petit à petit des associations émancipatrices par les communautaires salafistes qui nous appelle tous "frères". La naissance du parti des indigène de la république à l'issue des révoltes des banlieues de 2005 n'y est pas pour rien.
De ce fait, aujourd'hui, il ne fait pas bon être issu des cités, porter un prénom arabe et se réclamer citoyen humaniste. Nous devons sans cesse justifier de nos choix, prouver deux fois plus nos convictions, s'excuser pour chaque acte terroriste, courber les chines comme a pu le faire mon père à son arrivée. Mais notre génération est différente. Elle ne se laisse pas faire. Elle réclame une citoyenneté pleine et entière. Elle réclame de ne plus être représentée par des mecs qui se disent "imam" mais qui ont une conscience de la culture française aussi importante que j'ai une conscience de la culture sud-américaine. Les "mecs des cités" ne veulent plus être vu comme des gens "issus de". Les Mohamed et Amadou ne veulent plus être vus comme des musulmans français, mais comme des Français.
Oui, un gars qui s'appelle Nour-eddine n'est pas forcément Musulman pratiquant. Il peut être imprégné par la culture musulmane mais pas forcément.
Oui, un gars qui s'appelle Nour-eddine peut être humaniste et féministe.
Oui, un gars qui s'appelle Nour-eddine peut combattre le racisme et l'antisémitisme, malgré le fait qu'il parle en arabe.
Aujourd'hui, pour parler uniquement de moi puisque je ne représente que moi-même, je suis fier du métier que je fais et du citoyen que je suis. Néanmoins, je suis à un moment de ma vie militante où il faut dire "ça suffit". Nous n'avons pas à nous excuser pour chaque attentat de gros tarés ou chaque propos idiots d'abrutis se revendiquant des "quartiers". Nous n'avons pas à prouver trois fois plus de notre engagement militant et associatif. Nous revendiquons notre singularité, aussi singulière que tout à chacun. La France est notre pays: nous y sommes nés, nous y avons étudié, et nous sommes pleinement citoyen. Certains d'entre nous sommes binationaux, par droit du sang essentiellement, et militent dans les deux pays. Qui cela dérange après tout si on adore s'épuiser à la tâche?
Je suis travailleur social. Je suis aujourd'hui assistant social auprès des victimes d'agressions. Cette place de "mec rebeu" devient dure à porter tant que notre société considèrera notre infériorité. Je suis autant citoyen que le Bertrand de base, peut-être plus professionnel que la Chloé au chignon, et je prends de ce fait la décision que je n'ai rien à prouver de ma conscience professionnelle, militante et humaniste.