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Un an après, nous sommes tous et toutes baignés dans nos vies respectives. Pour ma part, je suis plongé dans mon travail, ma vie de famille, ma vie militante. Nous sommes en campagne, obligatoirement, de par les débats qui fleurissent tous les jours dans les différents médias. Nous choisissons les candidats à la présidentielle ; on parle investiture aux législatives ; on parle économie, finance, sécurité, laïcité. Mais nous n’avons tiré aucune leçon. Nous ne parlons pas du vivre ensemble, de solidarité, de cohérence sociale, économique et démographique.
C’était il y a un an, jour pour jour. On est vendredi 13 novembre 2015, 21h. Nous sommes plongés chacune et chacun dans notre train-train quotidien. Certains écrivent, d’autres travaillent, d’autres viennent de coucher leurs enfants et se posent devant une série. D’autres encore sont dehors, profitent de la vie, dans des bars, des salles de spectacles ou de cinéma, dans des stades.
Ce vendredi soir, l’horreur a une nouvelle fois sonnée. Elle a fait un mort et dix blessés au stade de France (Seine Saint-Denis), 39 mort et 32 blessés aux terrasses des cafés et restaurants touchés dans le Xe et XIe arrondissement de Paris, 90 morts et des dizaines de blessés au Bataclan. En tout, l’attaque la plus meurtrière depuis l’arrivée des attentats terroristes post seconde guerre mondiale et post décolonisation en France aura fait plus de 130 morts et des centaines de blessés graves, sur le plan physique mais aussi psychique. J’apprends, pour ma part, quelques jours plus tard, que des copains se trouvaient en terrasse d’un café visé par les fusillades, heureusement pas touchés physiquement. Ce soir-là, nous avons basculé dans l’horreur, dans une certaine peur peut-être, dans l’incompréhension sûrement, dans l’abime, très probablement… Pour ceux et celles qui connaissent ces quartiers, ils savent qu’ils symbolisent la mixité, le vivre ensemble, la fête, la bonne humeur et la bonne entente. Ils n'ont donc pas été visés pour rien!
Les jours suivants, nous prenons conscience de l’ampleur de l’attaque, de l’entrée dans une nouvelle aire, du "on peut tous être visé". Je réalise, choqué, qu’il s’agit d’un quartier que je connais bien, de café que j’ai pu très probablement fréquenté lors de mon arrivée à Paris il y a dix ans. Je regarde, éberlué, les discours qui fleurissent de toute part. L’époque du "je suis Charlie" a bien disparue. On rentre dans une théorie du "expliquer c'est excuser", alors qu'expliquer c'est comprendre pour que cela se reproduise le moins possible. Politiquement, nous rentrons dans l’état d’urgence, mobilisant des milliers de forces de l’ordre et de forces armées sur l’ensemble du territoire. Cet état d’urgence implique des enquêtes administratives, sans surveillance judiciaire, ou presque. Il implique également la mobilisation des forces de sécurité devant ou à l’intérieur, officiellement, de tous les bâtiments recevant du public. Or, cela n’est techniquement pas possible, et ce sera donc uniquement les lieux labellisés comme étant les plus importants à sécuriser qui seront visés.
Le congrès est convoqué. Le Président François Hollande parle état d’urgence, dogme de la sécurité qui est « la première des libertés », autorisations spéciales aux agents de sécurité, mesures administratives renforcées, déchéance de nationalité. Seuls le discours de Cécile Duflot et celui d’André Chassaigne au congrès se différencient un peu des tentations sécuritaires, poussées par l’émotion.
Pendant tout ce temps, la campagne pour les élections régionales a repris. Elle voit les velléités sécuritaires des candidats prendre le pas sur les prérogatives règlementaires des régions. Valérie Pécresse en Ile de France veut une police ferroviaire, quand Christian Estrosi fait son beurre sur ce qui se passe au congrès est dans les différentes chambres parlementaire, lorsqu’il s’agit de voter la loi sur le renseignement, le renouvellement de l’état d’urgence. On verra alors une élection avec un Front National extrêmement fort, capable de provoquer des duels ou des triangulaires dans de nombreuses régions. Ils ont surfé dans la mouvance ambiante du tout sécuritaire, du racisme à peine voilé, de la xénophobie légitimée.
Tout au long de cette année, nous plongeons dans une forme de léthargie : les attentats de Bruxelles et de Nice nous aident à y sauter à pied joint. Nous laissons faire et pulser, depuis novembre 2015, des débats qui n’ont ni queue ni tête.
Quand certains veulent interdire une philosophie, toute nocive soit-elle, d’autres créent des fichiers géants de soixante millions de personnes. Nous avons créé une forme atténuée de Patriot Act à l’américaine, sans que personne ne s’élève contre. Nous avons tous et toutes adopté le principe de la sécurité avant nos libertés publiques. Nous acceptons, sans mot dire, d’être contrôlés, fouillés et palpés sans raisons judiciaires, parfois même par des agents privés et non par les forces de l’ordre. Nous nous voyons même expliquer à nos enfants, et à ceux qu’on accompagne dans certains métiers, que ceci est normal, et que c’est pour notre sécurité. Nous nous amusons de l’incohérence du plan Vigipirate devant les commerces, où les sacs sont contrôlés au visuel, mais pas à toute les portes et pas pour tout le monde : les personnes handicapées passent bien souvent sans contrôle ni même arrêt, comme si le handicap empêchait la folie terroriste.
Un an après, lorsqu’on revoit les images du pendant et d’après les attentats, lorsqu’on lit des articles, lorsqu’on réfléchit un peu, un pincement au cœur est naturel. Mais il est amplifié, chez moi, par l’absurdité du débat politique, par le fait que nous plongeons consciemment dans la logique du tout sécuritaire, de la distinction des citoyens entre eux. On voit des slogans tels que "racailles en prison, citoyens avec nous" apparaître dans des manifestations policières, parfois légitimes, mais illégales. On ne peut plus critiquer un acte individuel sans être taxé d'en vouloir au corps entier avec cette théorie du "Si tu n'es pas avec nous tu es contre nous". On voit le malaise ambiant se tendre. On voit la société française, multiculturelle, riche de toutes ses différences, se crisper. Les individus se heurtent de plus en plus. La leçon de vie de ses attentats qui devrait être de profiter de sa vie pleinement n’est pas tirée : les gens râlent pour un retard de train insignifiant, se pressent pour avoir un métro qui passe toutes les minutes, débattent sur le livre de deux journalistes qui fait fureur...
Ce 13 novembre 2016, les « terroristes » ont réussis ce qu’ils cherchaient : tendre la société française diverse et tolérante comme un string, faire en sorte que la xénophobie apparaisse au grand jour, amener l’identitarisme aux portes de la confrontation, apporter la haine de l’autre à quelques millimètres du pouvoir…