Il était 11h ce mercredi 7 janvier 2015 à Paris, quand une vague folle a envahi notre pays. J'étais au travail, en maison départemental des solidarités, en train de recevoir plusieurs personnes et de traiter plusieurs dossiers. J'entendais des bruits de collègues, parlant entre elles, disant que des journalistes avaient été tués. Je n'y prêtais pas attention jusqu'à allumer ma radio vers midi pour écouter, savoir, comprendre et entendre. J'ai fini cette journée en étant en mode robotisé. Le souvenir que j'en garde est assez flou, mais je me rappelle avoir été pris d'une horreur qui n'a fini par s'apaiser que le dimanche soir, après la manifestation.
A chaque évènement de ces trois jours, j'étais au travail. Le vendredi, j'assurais une permanence au centre social de mon secteur. L'agent d'accueil avait allumé la télévision pour suivre la traque des suspects. Je n'ai pas décollé de la télévision de la matinée, de ma radio l'après-midi, et de mon téléphone le soir...
Ce moment glaçant où, pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, on n'ose plus dire un seul mot en arabe dans l'espace public car on est directement dévisagé... je m'en rappellerai toute ma vie...
Il était 21h ce vendredi 13 novembre 2015, des "attaques" ont fait plus de 130 morts, des centaines de blessés, des milliers de victimes. Quand j'ai reçu l'info sur twitter puis par une amie, je regardais une série avec ma femme... Boston Legal si mes souvenirs sont exacts. J'ai éteint de suite le DVD, et la TV, et j'ai mis la radio sur France Info. Je ne voulais peut-être pas voir les images tellement cela me paraissait irréel. Je suis resté assis, là, sur mon canapé, à écouter le déroulement... interdit! Puis j'ai craqué, vers 23h, après le biberon de la nuit donné à ma fille. J'ai allumé la TV, en zappant d'une chaîne toute infos à une autre, pour voir si les images étaient les mêmes partout, si cela était bien réel. J'ai gueulé devant mon poste, comme un tordu, insultant en arabe les salopards qui avaient ruiné ma soirée et la vie des centaines de victimes directes et indirectes de ces atrocités: "fils de chiens! Salopards! Va en enfer!". Ma femme me disait de baisser le ton, que ma fille ne se réveille pas, tout en étant autant choquée que moi. Chose que je ne fais jamais, j'ai indiqué sur Facebook être en sécurité, pour rassurer ma famille et mes amis, dont ceux vivant en Tunisie.
C'était la nuit du vendredi 13 novembre au samedi 14 novembre 2015... une belle nuit étoilée faisant suite à une journée ensoleillée...
Il était presque 9h du matin ce mardi 22 mars 2016. J'étais dans le bus pour aller me faire soigner une dent à l'hôpital. Comme d'habitude, j'avais mon oreillette avec dessus allumé la matinale de France Inter. L'info et les rires se sont coupés d'un coup pour laisser place à un flash spécial: un attentat avait frappé l'aéroport de Bruxelles. Quelques minutes plus tard, une autre attaque avait frappée le métro de la capitale Belges. J'ai sorti mon téléphone, j'ai envoyé un sms rageur à deux amis qui vivaient à l'époque sur place : "VOUS N'AVEZ RIEN?! RESTEZ CHEZ VOUS!". Une réponse, puis deux, m'informant que tout allait bien; réponses que j'ai de suite transféré à ma femme...
Il était un peu plus de 23h ce soir du jeudi 14 juillet 2016. J'étais dans le RER, rentrant du boulot après avoir partagé ce moment de fête nationale avec un groupe de jeunes et une collègue. J'étais à cette époque éducateur de rue... Pour me détendre, fermer la porte du travail pour ouvrir la porte de ma vie privée, j'ai mis un peu de musique sur mon téléphone, dans mon oreillette. J'écoutais Fairouz, et je pianotais sur mon portable, Facebook, twitter... Je survolais les publications d'amis, de sites en tout genre, et passait sur un tweet de France info informant que la sécurité était renforcée à Nice, sans donner plus de détails. Mon meilleur ami m'appelle et me dit "t'as vu Frère ce qu'il se passe à Nice?!" sans un bonjour (et les politesses enfoiré!). Je lui réponds "non, je sors du travail là je suis dans le RER. Mais y'a quoi?!". Il me répond, hors de lui: "un mec a foncé dans des gens! c'est un truc de ouf!". Je reprends mon portable en main, rejette un œil sur l'application de France info et comprend de suite l'horreur... le carnage! Un Tunisien (manquais plus que ça) a pris un camion et a foncé dans des gens qui regardaient le feu d'artifice, faisant presque cent morts. J'appelle ma femme, lui dit de brancher la télévision ou la radio, que j'arrive bientôt... elle comprend qu'il vient de se passer ENCORE UNE FOIS quelque chose.
Si je raconte tout ça aujourd'hui, c'est qu'hier, je me suis replongé dans cette histoire. J'ai beaucoup hésité; je ne voulais pas; je disais à ma femme ce mardi "ils font chier avec leurs commémorations éternelles!". Mais en réalité, je voulais oublier, je ne voulais pas ressentir une nouvelle fois ce que j'ai ressenti au plus profond de moi ce mercredi 7 janvier 2015, ce mercredi 18 mars 2015 lors de l'attaque du Bardo en Tunisie, ce vendredi 13 novembre 2015, ce mardi 22 mars 2016, ce jeudi 14 juillet 2016, Et j'ai craqué, pour une obscure raison: j'ai regardé le documentaire proposé par Netflix sur les attentats du 13 novembre. J'ai regardé ce documentaire entre mon voyage en tramway et mon retour à mon nouveau domicile sur Bordeaux. J'ai regardé ce documentaire en préparant le repas du soir; j'ai pleuré littéralement en épluchant les échalotes. J'ai regardé ce documentaire pendant que ma femme couchait la petite; et à la fin j'avais la rage!
Je me suis imaginé un drame similaire en attendant le retour de ma femme et ma fille en préparant le repas et en regardant ce documentaire. J'avais une scène en tête: un tweet d'attentat à Bordeaux, puis un appel, puis moi qui casse une casserole de rage avant de partir en courant vers le CHU... Bien sûr, on se fait des films quand on regarde ce genre de documentaires, mais à cette instant, on croit pendant une fraction de seconde que c'est arrivé, et on se met à pleurer devant une échalote que l'on coupe avant de la mettre dans l'huile d'olive chaude. Vous pensez que je suis fou? Et vous, n'avez-vous jamais eu de scènes dramatiques en tête venant d'un coup, pendant un moment en solitaire, ou avant de s'endormir à tel point que ça coupe le sommeil?
La vie reprend son court. Les élections passent et se succèdent, avec une montée des extrêmes de tous poils. On vit dans un état toujours plus sécuritaire, sans que personne n'y trouve à redire, même plus la Ligue des Droits de l'Homme. On voit fleurir des livres tous plus absurdes les uns que les autres. On voit fleurir des débats, dont le dernier en date du député "Les Républicains" Julien Aubert, réclamant la "francisation" des prénoms: MAIS QU'EST-CE QUE CELA VEUT DIRE FRANCISER UN PRÉNOM?! On voit des gens manifester contre le prix du carburant alors que très peu manifestent contre les violences conjugales et intrafamiliales...
Mais où va-t-on?!
Mais où va-t-on quand on parle d'islam en France avec des gens qui n'y connaissent rien et qui ne savent pas ce qu'est le sentiment d'être né en France, d'être Français et d'être reconnu comme étant forcément un arabe et forcément musulman puisqu'on porte un prénom dit arabe, qu'on a une tête d'arabe, qu'on a parfois l'accent arabe quand on prononce un autre prénom?
Mais où va-t-on quand on parle de sécurité et de laïcité en nous mettant à toutes les sauces de la religion à ce qui est du culturel ou du traditionnel?
Mais où va-t-on quand on parle d'acte anti laïcité d'un gamin qui nie l'existence de la Shoah alors que c'est simplement de la connerie humaine faute de capital culturel? Et la négation de la colonisation par ces mêmes historiens alors, on en parle?
Mais où va-t-on quand on parle de la "francisité" d'un prénom? Je ne sais même pas si ce mot existe...
Mais où va-t-on quand on juge les gens sur ce qu'on pense qu'ils sont avant même de les connaître. On parle des gamins des cités comme d'un seul bloc alors que ces gamins sont aussi divers que l'ensemble de la population. On parle des enfants d'immigrés comme d'un seul bloc alors qu'ils ou qu'elles ont chacun-e leurs croyance, leurs convictions politiques, leur culture sociale et leur capital culturel acquis ou inné.
Mais où va-t-on?! Où va-t-on?!
Et demain? Que deviennent nos enfants? Ces gamins "issus de l'immigration" alors qu'ils n'ont d'immigré qu'un prénom non français aux yeux de certains, qu'une couleur de peau non gauloise aux yeux d'autres? Qu'une religion gênante supposée, alors que pour beaucoup ils s'en tamponnent le coquillard de la religion?
Pauvre de nous, peuple de France. On a les portes paroles que l'on mérite, les dirigeants que l'on mérite, les "intellectuels" que l'on mérite... L'histoire est vite oubliée, pour être romancée, au gré de l'orientation que l'on veut bien lui donner... Après tout, "si tu n'as rien à te reprocher, tu ne crains rien!"